Passons
maintenant aux États de l’ouest de l’Europe, l’Italie et la France, les pays
libérés par les troupes alliées en contact étroit avec les unités locales de la
Résistance.
Italie
Contexte historique
Le royaume d’Italie
a été le premier pays au monde où le fascisme a reçu un status officiel (en 1922),
lorsque le dirigeant et le fondateur du partie fasciste B. Moussolini (à
propos, il ne faut pas confondre le fascisme avec le national-socialisme
allemand) est devenu premier ministre. Dès 1937 l’Italie a été un allié de l’Allemagne,
et ses troupes se sont battus aux côtés des troupes allemandes en Afrique du
Nord et en URSS.
Les charges militaires exorbitantes ont provoqué une profonde crise
économique et politique qui a conduit à l’arrestation de B. Moussolini. L’objectif
du roi Victor Emmanuel et du nouveau chef du gouvernement, le maréсhal P. Badoglio, a été de conclure une paix séparée avec
le Royaume-Uni et les États-Unis.
Au début de septembre 1943, les forces alliées ont debarqué en Italie du
Sud et elles ont commencé à avancer vers Rome. En réponse à cela, les troupes
de A. Hitler ont occupé le nord du pays, y compris la capitale. Dès lors, les
partisans ont entamé sa lutte partisane en Italie. – Voir les documents 1-2.
Le plus actif était le Parti communiste d’Italie, qui a formé les Brigades
Garibaldi (nommées en l’honneur de G.Garibaldi (1807-1882), qui a lutté pour l’intégration
de l’Italie) et qui a créé le Comité de Libération Nationale de l’Italie du
Nord (CLNIN). En juin 1944, on a réussi à assurer la réunification des forces
de guérilla de différentes orientations politiques dans le Corps de volontaire
de liberté (90 000 personnes). À la fin de l’année, le nombre de partisans est
passé à 200 000.
En raison du succès des troupes alliées en Europe, au printemps 1945 un
soulèvement national a eu lieu dans le nord du pays, au cours duquel Bologne,
Gênes, Milan et Turin ont été libérés. Des unités de partisans yougoslaves ont
aussi participé à la liberation du nord-ouest de l’Italie.
Les habitants de Kalouga – participants du mouvement de
Résistance en Italie
Dès l’automne
1943, l’administration hitlérienne a envoyé des contingents de prisonniers de
guerre soviétiques dans des camps en Italie du Nord. De nombreux prisonniers se
sont évadés des camps de travail et ils ont rejoint les brigades
garibaldiennes. Le nombre total de citoyens soviétiques qui se sont battus aux
côtés des partisans italiens s’élève à 5 000.
* * *
La vie de Taras Ivanovich Bobrov, originaire du territoire de l’Altaï, qui
s’est installé après la guerre dans la région de Kalouga, est extraordinaire.
Blessé, il a été fair prisonnier en septembre 1941, a survécu aux camps d’Hitler
pendant deux ans et, transporté dans un camp en Italie, s’est évadé presque
immédiatement. À la recherche des partisans, il a erré dans le nord de l’Italie
pendant 26 jours et a rejoint une troupe commandé par l’officier italien
Arancio Sante. Dans la division russe, il a servi aux côtés de I.I. Kuzmine, M.Y.
Kuzmine, S.P. Kuzmine, E.D. Saveliev, A.I. Tikhonov, qui étaient originaires de
la région de Kalouga. Jusqu’en juin 1944, l’unité a combattu à la fois les
occupants allemands et les fascistes italiens. Les combattants ont fait sauter
des ponts routiers, se sont emparés d’entrepôts d’armes, ont attaqué des
casernes de carabiniers et des institutions fascistes. Il est arrivé qu’ils
soient aussi pris dans des embuscades allemandes; ils ont survécu à l’opération
punitive des occupants. Lorsque l’appareil photo allemand «Leica» a été pris
comme trophée, Bobrov T.I. a été nommé «le photographe de l’équipe», qui a
capturé en même temps des scènes sérieuses et drôles de la vie des partisans. – Voir les documents 3-12.
T.I. Bobrov a beaucoup écrit sur ses souvenirs de sa vie dans le
détachement de partisans. Voici sa description du combat dans la ville de
Manciano:
«De Manciano, on a rapporté que les fascistes emmenaient des gens pour l’abattage
des buissons près des autoroutes (ce qui est mieux pour nous – plus de visibilité). Dirigés par le
capitaine Catoni des fascistes italiens, jusqu’à deux pelotons, sont venus de
Grosseto dans la ville [Manciano]. Nous nous rendons à Manciano pour la nuit,
afin d’écraser le comité de district fasciste et d’effrayer les nouveaux
arrivants et [ces] carabiniers qui sont du côté fasciste. Nous sommes arrivés
en ville à 10 heures. Nous sommes 28. Le mot de passe est «Ventiotto»[1].
Nous avons bloqué la rue: d’un côté, il y avait des Russes, avec une
mitrailleuse roumaine, de l’autre, des Italiens, aussi avec une mitrailleuse.
Ivan était dans le groupe du milieu, et cinq personnes avec lui. [Ils étaient]
près du comité de district [des fascistes].
La tentative du groupe du milieu de pénétrer dans le
bâtiment sans ouvrir le feu a échoué. Les fascistes ont prévenu par téléphone
la caserne des carabiniers du danger. Ils n’ont pas hésité à envoyer environ un peloton de là-bas.
Ils sont apparu dans la rue du côté des Russes. Aux premiers coups de feu que
nous avons tirés, dans l’obscurité certains [d’entre eux] sont tombés, laissant
tomber leurs armes sur la chaussée. Les autres se sont cachés au tournant de la
rue, ayant reçu à leur poursuite une série de coups de feu d’un fusil
mitrailleur du Dyagtyar («RPD»), qui a touché le coin de la maison (comme nous
l’avons vu plus tard). On a commencé à échanger des tirs près du bâtiment
([elle était menée par] le groupe du milieu). Nous avons couru là-bas. Les
nôtres frappent à travers la porte à l’intérieur du rez-de-chaussée. Au premier
étage les fenêtres s’ouvrent, on entend le tintement du verre qui se brise et
des coups de pistolet dans l’obscurité. On tire sur les fenêtres. En réponse,
ils [les fascistes] lancent des grenades au milieu de la rue. Les explosions
nous étourdissent et nous aveuglent davantage. Nous sommes appuyés contre le
bâtiment. Mais là, l’explosion a été très proche: j’ai été fait tomber de mes
pieds et mon bras a été projeté en haut –
je pouvais à peine tenir ma carabine. Je me rends compte que j’ai été blessé au
bras: lorsque je rampe et que je m’appuie [sur lui],le bras ne fonctionne pas.
Je le signale.
Tout le monde se dirige vers les Italiens dans la rue. Il
y avait également une fusillade à cet endroit. Je cours déjà avec tous les
autres. Nous crions le mot de passe. Tout à coup, une mitrailleuse se met à
tirer le long de la rue. Nous tombons, recroquevillés dans le fossé. Au milieu
de la rue un homme se tord et appelle à l’aide. On ne voit rien dans l’obscurité.
Par de courtes courses, les garçons ont déjà rejoint le groupe d’Italiens. Les
tirs ont cessé. Je cours vers le blessé: c’est Martino, blessé à l’estomac.
[Des camarades] courent vers nous. Nous partons bientôt de la rue principale en
direction de la périphérie de la ville. Martino est transporté et il ne souffre
plus, mais s’endort. En dehors de la ville, Sylvester change les pansements à
Martino et à moi. Ivan m’ordonne, en compagnie de Mishka et Shurka, d’aller
dans nos gourbis. Les autres portent Martino, puis l’emmènent sur un chariot
tiré par des taureaux, qu’on a emprunté aux paysans pour cette occasion.
Martino est mort le matin dans
une cabane paysanne, où il a été mis en observation du médecin Sylvester. Il a
été amené sur la colline dans un cercueil dont le couvercle était orné d’une
croix. Il a été enterré sur le point le plus élevé de la colline. De nombreux
paysans de la vallée et [des habitants] de Manciano sont venus à l’enterrement.
Un Pope était là-bas aussi. [Les Italiens] ont chanté des psaumes devant le
cercueil et les Russes ont chanté «l’Internationale», puis [on a tiré] trois
coups de feu en l’air» (Archives d’État des documents de l’histoire contemporaine
de la région de Kalouga. F. P-7698. In. 1. D. 156. P. 78-79).
* * *
Plus d’un an et demi, Vladimir
Semionovich Boukhteev et Nikolaï Sergueïevitch Uksussov ont combattu ensemble
dans la même unité. Le détachement s’appelait le 1er bataillon, 5e brigade
Garibaldi «L. Nuvolone», 2e division «F. Cachone» et agissait dans les régions
du nord de l’Italie – en Ligurie et au Piémont, participait à la libération de
San Remo. Les originaires de Kalouga ont pris part aux combats contre les
occupants allemands, ont fait sauter des ponts sur les
routes de montagne, ont attaqué
les petits convois hitlériens. – Voir les documents 13-18.
N.S. Uksussov n’a pas laissé de
mémoires, mais voici ce que V.S. Boukhteev a raconté sur l’une des batailles:
«Le 2 décembre 1943, nous sommes partis en mission sur la route militaire
centrale[2], [dans le but] de détruire ou de
capturer le général [commandant] de la 34e division d’infanterie
allemande. – Selon les services de renseignements, une voiture transportant d’importants
commandants militaires devait passer, à 16 heures, mais sous haute
surveillance. – J’ai dû participer à cette opération. Nous étions en embuscade
et attendions le moment [où ils passeraient]. Mais nous n’avons pas pu remplir
cette mission. – Notre groupe était composé de quatre Russes (Bogatov,
Boukhteev, Uksussov et Mamoshkine), et les autres étaient huit Italiens, douze
au total, et ils [tous] étaient des résidents locaux.
Ma mission consistait [à me cacher] dans une embuscade à un virage
dangereux et très difficile de la route, puis à ouvrir le feu sur cette voiture
particulière pour obtenir une preuve tangible, [c’est-à-dire capturer le
général]. J’étais positionné à dix mètres [de la route], attendant les tirs de
nos partisans. Mais lorsqu’ils ont vu [que la voiture était accompagnée] d’une
importante garde, – [avec le général] une unité militaire allemande se
déplaçait vers un autre endroit – ils n’ont pas [ouvert le feu et] se sont
lancés dans un combat inégal. Mais je me suis retrouvé dans une situation
désespérée: [Il ne me restait plus qu’à] tirer à la mitrailleuse et à semer la
panique parmi les fascistes. J’ai lancé deux grenades sur la deuxième escouade
fasciste; 4 hommes ont été tués et 7 grièvement blessés. Et j’ai eu la chance
de m’être retiré des mains des fascistes. Le deuxième jour, j’ai retrouvé mon
détachement. Pour mon courage et mon exploit, nous avons bu du vin de raisin,
car [mes camarades] me considéraient comme mort» (Archives d’État
des documents de l’histoire contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698.
In. 1. D. 160. P. 21).
* * *
Non loin de V.S. Boukhteev et N.S.
Uksussov – en Toscane – Alexandre Ivanovitch Timokhine, originaire de Smolensk,
se battait dans un groupe de partisans (après la guerre, il déménagera dans la
région de Kalouga). Il a eu l’occasion de participer à la libération de
Florence:
«Lorsque notre commandement a pris la décision de libérer Florence, toute
la brigade a été rapprochée de la ville. – On pouvait apercevoir Florence aux
jumelles. – Les Américains étaient tout proches. D’ailleurs, certains de nos
compatriotes soviétiques ont déserté pour rejoindre les Américains, espérant qu’ils
les renverraient en URSS plus rapidement. Mais moi, les frères Moukhine,
Oragoulidzé et son camarade Sergo, un Arménien, nous sommes restés dans le détachement.
D’autres aussi ont choisi de rester.
La reconnaissance avant l’assaut a été menée par les Italiens. Ils ont
identifié des faiblesses dans la défense d’Hitler. Ensuite, nous avons brisé la
défense allemande près de Florence et nous avons rejoint les unités
américaines. Cela s’est passé dans un village derrière le fleuve Arno. Nous
nous sommes arrêtés près d’une école. Pendant trois jours, les Américains ont
préparé leur artillerie. – Les Italiens étaient très inquiets, car ils avaient
peur pour cette ville qui était d’une grande beauté. – En fait, les Américains
combattaient lentement. Tandis que les Italiens et nous-mêmes étions
impatients, les Américains prenaient du temps.
Le quatrième jour, après la préparation de l’artillerie, nous nous sommes approchés
du fleuve. Les Américains sont allés à la périphérie, cherchant à encercler la
ville pour affamer les Allemands. – Mais les civils italiens seraient morts
avec eux. Les Américains ne voulaient pas prendre d’assaut la ville, car ils ne voulaient pas subir des
pertes.
Les partisans ont donc décidé de prendre la ville d’assaut. Lorsque nous en
avons informé les Américains, ils nous ont proposé en réponse de rendre nos
armes. Les partisans ont refusé: nous avons décidé de lancer l’assaut par nos
propres moyens. Dès que nous avons traversé le fleuve, une insurrection a
éclaté à Florence. Il s’est avéré que les communistes avaient armé la
population. Les habitants sortaient de chez eux pour nous aider: ils nous
indiquaient la position des fascistes, l’emplacement de leurs dépôts et de
leurs équipements, et [nous] guidaient à travers les cours intérieures. Ils
nous ont particulièrement aidés lorsque nous avons traversé l’Arno, car les
ponts avaient été détruits pendant la préparation d’artillerie.
Lorsque la ville a été libérée, nous avons été amenés dans l’état-major de
la brigade de partisans, établi dans une école. On a commencé à nous délivrer
des papiers et on nous a remis 500 lires à chacun. Pendant un mois entier nous
avons vécu à Florence, dans un foyer, vêtus d’uniformes américains. Egorov
persuadait chacun de ne pas céder à la propagande américaine: les Américains
proposaient à tout le monde de partir aux États-Unis, et promettaient de bonnes
conditions. – Personne n’a cédé. Tout le monde voulait rejoindre la mère patrie
le plus vite possible» (Archives d’État des documents de l’histoire contemporaine
de la région de Kalouga. F. P-7698. In. 1. D. 188. P. 79-80).
A.I. Timokhine a été rapatrié via
Alexandrie et l’Iran. Il évoque ainsi son arrivée à la frontière, à Derbent:
«Quand nous avons vu nos gardes-frontières, nous nous sommes précipités pour
les embrasser, et, nous avons pleuré sans savoir pourquoi». – Voir
les documents 19-21.
France
Contexte
historique
Aux côtés du Royaume-Uni, la France a
déclaré la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939 en réponse à son invasion
en Pologne. Après une longue période d’inactivité sur le front occidental, l’Allemagne
a lancé une offensive le 10 mai 1940, et la France a capitulé le 22 juin. Son
territoire a été divisé en deux: les parties nord et ouest du pays occupées
sont gouvernées par l’administration allemande, tandis que dans la partie sud a
été instauré un régime dit de Vichy, dirigé par le gouvernement
collaborationniste du maréchal F. Pétain.
– Voir le document 22.
La Résistance française s’est organisée
dès les premiers jours de l’Occupation. Elle se structurait autour de deux
pôles: un mouvement extérieur, dirigé par le général Charles de Gaulle réfugié au
Royaume-Uni, et un mouvement intérieur. Ce dernier se composait de groupes
clandestins formés par les chefs des partis politiques d’avant-guerre. Ainsi,
en 1940, il y avait six organisations clandestines dans le nord du pays, quatre
dans le sud, en plus de nombreux petits groupes indépendants opérant dans tout
le pays. Jusqu’en 1943, les principales formes de lutte sont la production de
tracts, l’organisation de manifestations, les actes de sabotage armé.
La lutte contre l’occupant a eu lieu
après l’attaque de l’Allemagne contre l’Union Soviétique. – Au Royaume-Uni,
Charles de Gaulle a commencé à former des unités militaires sous le nom de
«France Libre» (plus tard la «France Combattante») et a établi en même temps
des contacts avec la Résistance intérieure. Au printemps 1942, les émissaires
de Charles de Gaulle ont réussi à rassembler les différents courants de la
Résistance, tant dans le nord que dans le sud du pays. – Voir le document 23.
La lutte armée contre les occupants et
les collaborateurs a débuté en automne 1942, lorsque des groupes de partisans,
appelés «Maquis», ont commencé à apparaître dans le sud de la France. Ils sont
constitués de jeunes Français qui ont échappé à la mobilisation dans les usines
allemandes.
À partir du printemps 1944, tous les
groupes de la Résistance, désormais appelées FFI (Forces françaises de l’intérieur),
étaient placés sous le commandement du Comité des actions militaires. La
préparation de l’insurrection armée a commencé dans tous les départements de
France. – Voir le document 24.
Après le débarquement des troupes alliées
en Normandie le 6 juin 1944, au fur et à mesure de leur avancée, les groupes de
la FFI se levaient pour lutter. Alors qu’en juin 1944, il y avait environ 100
000 combattants dans les rangs de la FFI, leur nombre avait augmenté à un
demi-million d’ici la fin de l’année. De nombreux départements sont libérés par
les unités de la FFI et le point culminant de la lutte est le soulèvement armé
de Paris en août 1944. À la mi-septembre, presque tout le territoire du pays
était libéré, et les groupes de la FFI ont été dissous ou incorporés dans l’armée
régulière.
Les habitants de Kalouga – participants du mouvement de
Résistance en France
Des immigrés russes (il y en avait jusqu’à 400 000 en France) et des
prisonniers de guerre soviétiques évadés des camps de travail ont participé au
mouvement de Résistance (selon des sources différentes, leur nombre varie de 15 000 à 40 000 personnes). Créé en
décembre 1943 à Paris par des officiers soviétiques évadés des camps, le Comité
central des prisonniers de guerre soviétiques a formé, avec l’aide des Forces
françaises de l’intérieur (FFI), plus de 20 unités de partisans et deux
bataillons composés de citoyens soviétiques (principalement dans le nord-est du
pays).
* * *
L’histoire de la Résistance française est liée au destin remarquable de Boris
Mikhaïlovitch Vesnine et de son fils Youri. Leurs biographies sont si
inhabituelles qu’elles méritent un récit détaillé.
Boris Mikhaïlovitch Vesnine est né en 1899 dans la famille d’un officier.
Après avoir terminé ses études secondaires en 1916, il s’est porté volontaire
pour le front allemand; il a été décoré et a obtenu le grade d’enseigne. En
1918, il a combattu dans l’armée d’A.I. Dénikine. En 1919, il a immigré, vécu
et travaillé en Bulgarie, en Grèce, en Turquie (en tant que chargeur, mineur,
marin).
En 1923, il a déménagé en France, à Marseille. En 1925, il a épousé I.M.
Orlova. La même année, les Vesnine ont déménagé à Paris, où Boris Mikhaïlovitch
a étudié à l’École supérieure d’agriculture. Après avoir obtenu son diplôme en
1929, il travaillait à Paris. En 1935, à cause du chômage, la famille a
retourné dans le sud de la France à la recherche d’un emploi.
A partir de 1940, alors que la Seconde Guerre mondiale avait déjà commencé,
les Vesnine louaient une petite ferme. La même année, B.M. Vesnine a établi des
contacts avec les communistes locaux et est devenu membre du mouvement de
Résistance. En 1942, il est devenu commandant du détachement «Maquis Bertrand».
Voici comment il fonctionnait:
«J’ai reçu l’ordre de rassembler
les gens, de les envoyer au maquis et d’en garder quelques-uns pour les diversions
et la collecte de renseignements. J’ai formé une petite brigade volante de 14 à
15 personnes. Mon fils Youri, qui était un garçon à ce moment-là, m’a beaucoup
aidé en tant qu’agent de liaison. Comme il était un garçon, il pouvait se
déplacer partout et nous fournir des renseignements précieux.
Que faisait le détachement? – D’abord,
c’était le renseignement, ensuite le transport des gens dans le maquis. La
ferme où nous vivions était en quelque sorte un point de transit. Les berges du
ruisseau de Rieucoulon, situé près de la ferme, étaient couvertes de buissons.
– Il était facile de s’y cacher et de gagner ensuite la ferme. – Beaucoup de
gens ont passé par la ferme: des Tchèques, des Polonais, des Russes. Environ
120 Russes ont été ensuite envoyés au maquis. Les paysans voisins nous aidaient
de toutes les manières possibles et les membres de notre détachement travaillaient
chez eux en tant qu’ouvriers agricoles.
Je louais la ferme de Monsieur
Roux, qui sympathisait avec nous. Un jour, pour vérifier que tout allait bien, il
est entré dans la grange où se cachaient deux hommes. Il a fait semblant de ne
rien remarquer, a fermé la porte et est parti.
Les hommes de mon détachement
contrôlaient, si possible, les routes: la rue de Gange, Lodève et la voie
ferrée de Montpellier à Sète. On commettait des diversions: on a démonté les
rails, a fait exploser le chemin de fer et le dépôt de vivres allemand. On
attaquait également les Allemands. Je participais en personne à ces opérations.
Je rapportais les résultats de l’activité de notre groupe et reçevais des
ordres des chefs du détachement «Maquis Bertrand» et des communistes de la
ville de Montpellier (Adolf Hacker, Kosta Grékov et les Français que je ne
connaissais que par des surnoms).
En 1943, j’ai été contraint de
quitter la ferme, et ce n’est que de temps en temps que je pouvais rendre
visite à ma famille» (Archives d’État des documents de l’histoire
contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698. In. 1. D. 161. P. 54-55).
Le fils de B.M. Vesnine, Youri Vesnine (né en 1931), était un membre à part
entière du détachement. Il y est resté jusqu’en janvier 1945.
Depuis la fin du mois d’août 1944, le groupe de B.M. Vesnine, qui faisait
partie du détachement «Maquis Bertrand», a combattu dans le sud de la France:
il a libéré Béziers, Sète, Frontignan et Montpellier. Le détachement a
également participé à la libération de Marseille.
Après la libération du sud de la France, le détachement a fait partie du 81e
régiment d’infanterie de l’armée régulière française. Ce régiment a combattu
dans le nord-est de la France. Le sous-lieutenant B.M. Vesnine a reçu un signe
de distinction militaire du gouvernement français.
En 1945, B.M. Vesnine a rejoint «l’Union des patriotes russes» où il aidait
à rapatrier les citoyens soviétiques.
En 1946, les Vesnine ont reçu la citoyenneté soviétique et sont revenus dans
leur pays d’origine en 1947. – Voir les documents 25-31.
* * *
Originaires de la région de Kalouga, Yakov Fomitch Yéremine et Pyotr Andréévitch
Nassonov ont combattu en Ukraine au début de la Grande Guerre patriotique. En
juillet 1941, ils ont été capturés, puis envoyés dans des camps de travail en
Allemagne et en France. Nassonov a appris la langue française. En 1944, ils se
sont évadés. Les compatriotes se sont retrouvés dans le détachement de
partisans appelé le «Groupe de Lorette» qui opérait aux environs de Bordeaux.
Ils participaient aux opérations visant à faire exploser la voie ferrée, libéraient
de petites villes occupées. Ils ont également libéré la ville de Bordeaux. P.A.
Nassonov faisait partie d’un groupe de six personnes qui, sous le nez de la
garnison allemande, a enlevé le commandant de la ville de Marmande. En avril
1945, ils ont quitté Marseille en bateau à vapeur pour revenir dans leur pays d’origine.
– Voir
les documents 32-36.
Ci-dessous est présenté un fragment des mémoires de Y.F. Yéremine sur son
évasion du camp de travail et son activité dans le détachement de partisans:
«... nous avons été emmenés en
France [dans la ville de Bordeaux].
La ville de Bordeaux est une
grande ville portuaire, mais nous étions souvent gardés en détention parce qu’en
France il y avait beaucoup de communistes de différents pays: des Espagnols, des
Polonais, des Italiens. Lorsque nous avons commencé à travailler, nous étions
souvent entourés de Français qui nous demandaient sans cesse d’où nous venions
et comment nous étions arrivés en France. Les gardes allemands nous suivaient
de près et ne nous laissaient même pas parler aux civils. Mais les Français
nous aidaient beaucoup avec la nourriture: ils nous donnaient des cartes pour
obtenir du pain et de l’argent (des francs). Et alors j’ai senti que les gens là-bas
étaient tout comme les nôtres: j’ai commencé à apprendre le français et à
préparer mon évasion, je me suis procuré un livre en français avec une
traduction en russe.
J’étais souvent poursuivi par
des sentinelles allemandes, qui me disaient: «Si tu parles aux Français, tu
seras fusillé en tant qu’agitateur». Mais sans attendre d’être fusillé, on s’est
arrangé avec mon camarade de Leningrad, ancien lieutenant principal Vassily Filippov,
pour s’enfuir. – Un dimanche, les Allemands ont demandé: «Qui ira cueillir de l’herbe
pour les lapins?» et nous avons choisi le meilleur moment: nous sommes allés le
faire. Notre garde a été distrait, et nous nous sommes enfuis au dernier moment
dans une maison française. – La propriétaire était une femme. Elle avait quatre
enfants, son mari avait été tué pendant la guerre, lorsque les Français combattaient
les Allemands. – Nous avons demandé de nous permettre de rester dans sa maison pour
quelque temps et de nous aider à trouver un détachement de partisans.
Cette femme nous a emmenés dans
une maison en ruine où se trouvaient quatre autres Russes, et cela nous a donné
de l’espoir. La femme a fait passer l’information au Parti communiste espagnol[3],
qui était clandestin, et deux Espagnols sont arrivés chez nous trois jours plus
tard. Ils ont promis de nous apporter des vêtements civils et de nous envoyer chez
les partisans. Peu après, ils nous ont apporté des vêtements et nous ont annoncé
que les punisseurs allemands avaient détruit le détachement, ils nous ont donné
les papiers et nous ont expliqué où trouver du travail. Mon nom et mon prénom
clandestins [d’après ces papiers] étaient Pierre Saqui.
Ensuite, nous avons travaillé
pour un paysan: nous nous occupions de la fenaison. Bientôt, les Espagnols et
[avec eux] un Polonais sont venus nous voir [de nouveau] à 2 heures du matin,
ils nous ont dit que le jour même nous devions rejoindre un nouveau détachement
de partisans» (Archives d’État des
documents de l’histoire contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698. In.
1. D. 167. P. 28-29).
Voici un extrait des mémoires de P.A. Nassonov sur les opérations de combat
du détachement:
«La ville de Langon a été libérée par les trois groupes
du détachement. – Cette ville n’est pas très grande, à peu près comme Kalouga
ou encore plus petite. – Nous venions du côté est et Stépane Kotsoura,
mitrailleur, a été tué dans la bataille pour cette ville. Langon a été libéré
en 1944, vers le mois d’août. Il faisait chaud. L’opération a duré trois ou
quatre jours. Nous étions tous armés. J’avais un fusil d’assaut, un pistolet,
des grenades. L’ordre a été donné de commencer l’offensive à l’heure précise.
Nous nous sommes approchés de Langon dans l’après-midi et nous avons dû nous
battre pendant trois jours. Au début, les combats ont eu lieu à la périphérie
de la ville, nous avons encerclé les Allemands, nous nous sommes battus pour
chaque maison. Les camarades français nous ont bien aidés: ils nous disaient
quelle rue prendre. On nous tirait dessus. L’église se trouvait au centre-ville
et de là les Allemands nous bombardaient au mortier. Quand nous avons encerclé
l’église, ils ont commencé leur retraite vers le sud, et nous avons pris la
ville.
La ville de Marmande est une petite ville. Lorsque les
Allemands l’ont occupée, nous avons reçu l’ordre de capturer le commandant de
la ville. –Français d’origine, il était pourtant du côté allemand. Nous étions
six à participer à cette opération: deux Français et quatre Russes, avec
Presnov et moi parmi eux. Un agent de liaison a rejoint le groupe à moto. Il
nous a dit que le commandant était à ce moment chez lui et comment les pièces
étaient situées. Nous sommes arrivés en voiture, tous étaient armés de fusils d’assaut.
Personne n’a fait attention à nous, parce que nous étions en civil. Dès notre
arrivée, deux personnes [les Français] ont monté l’escalier du premier étage
(le commandant était là), nous avons encerclé la maison (notre objectif était
de donner le signal d’alarme et de riposter en cas de besoin). On a rapidement
saisi le commandant et on l’a bâillonné. Notre voiture a fait demi-tour, pendant
que les Allemands menaient des exercices militaires avec des pièces d’artillerie
à une vingtaine de mètres de là. Nous avons roulé tranquillement devant eux et
l’avons emmené à l’endroit où se trouvait le détachement de partisans. Il était
à 12 kilomètres du détachement, nous l’avons laissé chez le commandant, et ce
qui lui est arrivé après, nous ne le savions pas» (Archives d’État des documents de l’histoire
contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698. In. 1. D. 181. P. 43-44).
* * *
Le destin de Nikolaï Ivanovitch Sazonov est particulier. – Voir le document 37. – Un jeune homme ordinaire qui,
avant la guerre, avait travaillé comme comptable au kolkhoz (ferme collective),
a fait preuve du courage et de l’endurance en combattant sur le front, pendant
les années de captivité et de la lutte des partisans. – Avant la guerre, il a
été enrôlé dans l’Armée rouge des ouvriers et des paysans. Il a servi dans le
régiment d’artillerie légère de la 157e division d’infanterie et a
combattu en Crimée. Blessé, il a été capturé en janvier 1942. Jusqu’à l’été
1944, il s’est trouvé dans des camps de travail en Allemagne. Lors du transport
d’un groupe de prisonniers de guerre vers la France, il s’est échappé en
sautant par la vitre d’un wagon alors que le train était en mouvement.
Voici ce qu’il se souvient de son séjour dans les camps et de son évasion:
«... nous avons été transportés en Allemagne. Et c’est là
que tout a commencé! – On nous a immédiatement emmenés au camp de Dachau. Là,
nous avons subi les premières tortures: on nous a interrogés, battus pendant
trois jours, privés de nourriture. – Mais 2 ou 3 mois plus tard, un recruteur
est venu pour nous faire travailler dans des entreprises allemandes. Je me suis
retrouvé dans une petite usine du village de Kuchen. J’y soudais des becs de
casseroles avec du carbure, mais je n’y suis pas resté longtemps. – [Un jour]
après le travail, tout le monde est allé se laver et moi aussi, mais j’étais un
peu en retard [aux toilettes] et la formation m’attendait déjà. Soudain, le
contremaître est entré [dans les toilettes] – j’étais en train de m’essuyer le
visage – il m’a frappé au visage et je l’ai giflé en riposte. Ils m’ont
immédiatement emmené chez le supérieur, battu à mort et envoyé le lendemain au
camp de concentration de Hann. Münden.
J’y suis resté environ trois mois, et de nouveau [un
recruteur], l’oberleutnant Schumacher, est venu [au camp] et a sélectionné 20
personnes. Moi, j’en faisais partie. Il nous a emmenés dans la Forêt Noire, c’est-à-dire
Schwarzwald, près du Lac Noir (Schwarzsee). – Il y avait une batterie
antiaérienne près de la frontière suisse. – Nous avons été logés dans deux
tentes de 10 personnes chacune, qui étaient situées dans une clairière entourée
de montagnes. Nous pensions vraiment qu’ils envisageaient de nous donner une
formation militaire. Mais cela n’a pas été le cas: nous construisions des
baraquements finlandais à ossature en panneaux, nous allions décharger du
charbon et nous faisions tous les autres travaux [ménagers].
Il y a eu un incident. – Sémyone Solomatine a volé une
miche de pain et les Allemands l’ont découvert. On nous a alignés sous le
commandement d’un oberleutnant et de trois sergents, et ils ont commencé à nous
tourmenter: «A terre! Lève-toi!» – Je n’en pouvais plus et je me suis allongé
par terre. Un quartier-maître allemand s’est approché de moi et a commencé à me
battre. Ensuite, il a ordonné à un sous-officier de me faire courir pendant
environ une heure en me disant «A terre! Lève-toi!» après chaque mètre
parcouru. Il m’a tellement épuisé que j’ai perdu connaissance. Je me suis
réveillé dans un bunker, je ne sais pas combien de temps après, allongé sur le
sol en ciment et ensanglanté. On ne m’a pas donné à manger ni à boire pendant
trois jours, puis on m’a laissé sortir.
Bientôt, nous avons vu nos Allemands plier bagage. La
sentinelle qui nous gardait a dit: «Partons pour le front». – Dieu merci, me
suis-je dis. Mais où va-t-on: en Russie ou en France? – Nous ne savions rien.
Pourtant, deux ou trois jours plus tard, nous avons embarqué dans le wagon
destiné au bétail. Deux sentinelles nous accompagnaient: l’une est entrée avec
nous dans le wagon, l’autre nous surveillait de la plate-forme. La nuit, la
sentinelle de notre wagon se rendait dans son compartiment. La fenêtre en haut [du
wagon] n’était pas grillagée. Je l’ai remarqué et j’ai proposé un plan d’évasion
à mes proches camarades. Certains d’entre eux n’étaient pas d’accord avec moi.
Mais nous devions prendre des risques, car ceux qui ne voulaient pas s’échapper
pouvaient nous trahir. – À la tombée de la nuit, sentant que nous avions déjà
traversé la frontière allemande, nous avons commencé à sauter par la vitre du
wagon. Lorsque 9 personnes l’ont fait, je me suis approché de la vitre et j’ai
demandé: «Qui d’autre, les gars, va le faire? Allez-y!». Personne n’a rien dit.
Et moi, j’ai sauté. – L’évasion s’est déroulée avec succès: sans un seul coup
de feu» (Archives d’État
des documents de l’histoire contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698.
In. 1. D. 184. P. 12-13).
N.I. Sazonov a rejoint le détachement de partisans («maquis») nommé d’après
Eugène Moges, qui fonctionnait dans le nord-est du pays, non loin de la ville de
Saint-Dizier, où il a combattu de juin à septembre 1944. – Voir le document 38-40.
Il était doué d’excellentes capacités d’organisation. – Après la libération
du territoire français, N.I. Sazonov a servi comme chef de la sécurité dans les
camps pour les citoyens soviétiques libérés. À la fin de la guerre, il a été
transféré en Allemagne, où il a servi comme lieutenant jusqu’à sa
démobilisation.
Une scène émouvante a eu lieu quand il est rentré chez lui après sa
démobilisation: «J’ai trouvé ma mère et mon père malade à la maison. – Lorsque
je suis entré dans la cabane brûlée et humide et j’ai dit bonjour, mes parents
ne m’ont pas reconnu du tout! [Quand] j’ai commencé à les appeler «papa, maman»,
mon père a sorti deux avis: l’un disait «disparu au combat» et l’autre «enterré
à la hauteur 66.9». – «C’est ici, mon petit, où se trouve notre Nikolaï», [a
dit mon père], «et ce n’est pas une blague!».
À ce moment-là, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer.
Nous avons passé deux ou trois heures ensemble, et il me répétait sans cesse:
«Je n’arrive pourtant pas à croire que c’est toi, mon petit» (Archives d’État des documents de l’histoire
contemporaine de la région de Kalouga. F. P-7698. In. 1. D. 184. P. 15).